Née en 1879 à Tulle, Marie Cuttoli s’impose, discrète, audacieuse et inventive, dans le Paris artistique de l’entre-deux-guerres, portée par un héritage corrézien ancré dans le textile et les savoir-faire.

Marie Bordes, future Marie Cuttoli, naît le 8 novembre 1879 à Tulle, au 20 rue du Trech. Fille d’un commerçant, elle grandit dans un environnement marqué par le textile et les échanges de matières, un héritage discret mais déterminant. De cette terre corrézienne, profondément attachée aux savoir-faire, émergera l’une des figures les plus audacieuses des années 1930.
.À la fin du XIXe siècle, elle monte à Paris et s’affranchit rapidement des conventions. Libre et curieuse, elle s’immerge dans les milieux artistiques et découvre l’avant-garde. En 1907, elle épouse Jean-Baptiste Planté, ancien préfet de Constantine, dont elle se sépare. Son mariage en 1920 avec Paul Cuttoli, homme politique en Algérie, marque un tournant.



Entre la France et l’Afrique du Nord, elle découvre la richesse des traditions artisanales, notamment auprès des brodeuses de la médina de Philippeville. Dans le palais de Dar Meriem « la maison de Marie », elle crée des ateliers de broderie et de tissage destinés aux femmes locales. Une initiative à la fois sociale et visionnaire, qui annonce déjà son ambition : faire dialoguer création artistique et production textile.
En 1922, elle fonde à Paris la maison Myrbor (contraction de MYRiam BORdes), rue Vignon dans le 8èmes arrondissement. À la fois maison de couture, galerie et espace d’exposition, ce lieu devient rapidement un laboratoire d’avant-garde. Marie Cuttoli ne se contente pas de suivre la modernité : elle la provoque. Elle y mêle mode, décoration et art contemporain, collaborant avec des artistes comme Natalia Goncharova et Jean Lurçat, et Man Ray affirmant une vision nouvelle du textile comme véritable support artistique.
Au tournant des années 1930, son intuition va encore plus loin. Dans un contexte dominé par la peinture, elle propose une idée radicale : confier aux plus grands artistes modernes la création de cartons destinés à être tissés. Picasso, Miró, Braque, Léger, mais aussi Le Corbusier ou Man Ray répondent à son appel. À Aubusson, leurs œuvres sont transposées en tapisseries, redonnant vie à une industrie en déclin et ouvrant un nouveau chapitre : celui d’un modernisme appliqué aux arts décoratifs.

Adrienne Fidelin, Marie Cuttoli et son mari, Man Ray (sous le couple), Pablo Picasso et Dora Maar (1937)
Son exigence est totale : il ne s’agit pas de reproduire, mais de traduire fidèlement l’esprit des œuvres. Cette approche transforme la tapisserie en création à part entière, bouleversant les hiérarchies artistiques établies. Marie Cuttoli devient ainsi l’instigatrice du renouveau de l’art de la lice au XXe siècle.
Le succès dépasse rapidement les frontières. Dès les années 1930, ses créations séduisent les collectionneurs américains, notamment Albert Barnes. Exposées dans les plus grands musées, elles contribuent à faire rayonner un art total, capable de relier tradition artisanale et avant-garde artistique.
Sa vie se déploie entre plusieurs lieux emblématiques : Dar Meriem en Algérie, la villa Shady Rock à Antibes, Paris, Aubusson et les États-Unis. Ces espaces deviennent autant de points de rencontre avec les grandes figures de son temps – artistes, poètes, mécènes – avec lesquels elle entretient des relations étroites. Avec son compagnon, le physiologiste Henri Laugier, elle constitue également une remarquable collection d’art moderne, témoignant de son engagement profond pour la création.


Après la Seconde Guerre mondiale, privée de sa boutique, elle poursuit néanmoins son activité à travers de nouvelles collaborations, notamment avec la galeriste Lucie Weill. Jusqu’au bout, elle reste fidèle à son intuition : faire vivre un dialogue constant entre tradition et modernité.
Longtemps restée dans l’ombre des artistes qu’elle a révélés, Marie Cuttoli est aujourd’hui redécouverte. Des expositions majeures, notamment aux États-Unis, ont permis de remettre en lumière son rôle essentiel. Les historiens de l’art réévaluent désormais son œuvre, longtemps considérée à tort comme secondaire, et reconnaissent en elle une véritable pionnière.
Décédée le 23 mai 1973 à Antibes, à l’âge de 94 ans, elle laisse un héritage considérable. Galeriste, éditrice textile, mécène et collectionneuse, elle aura su imposer une vision inédite à la croisée des disciplines.
À Tulle, une plaque rend aujourd’hui hommage à cette enfant du pays (création de Soraya Hocine). Derrière cette figure internationale se révèle avant tout une Corrézienne, dont l’audace et l’intuition ont profondément marqué l’histoire de l’art du XXe siècle et contribué à faire renaître la tapisserie d’Aubusson, aujourd’hui reconnue patrimoine immatériel de l’humanité.
Pour en savoir plus :
Vidéo. Redécouvrir Marie Cuttoli, enfant de Tulle, « mère » de la tapisserie moderne d’Aubusson – France 3 :
Marie Cuttoli, Myrbor et l’invention de la tapisserie moderne – Dominique Paulvé –www.editions-norma.com
Dans le cadre de l’initiative de La Corrèze en partage : Les Sucs de la Corrèze
À 908 m d’altitude, le Suc au May est l’un des plus beaux sommets de Corrèze. Son panorama embrasse le cirque de Freysselines, le plateau de Millevaches et, au loin, les monts du Cantal, du Sancy et du Dore. Symbole de hauteur et de mémoire, il fait écho à l’initiative Les Sucs de la Corrèze, qui rend hommage à des Corréziennes et Corréziens remarquables, parfois oubliés, et qui méritent de retrouver la lumière.
