Léon Eyrolles (1861-1945) : de la Corrèze modeste aux sommets parisiens de l’enseignement technique et de l’édition.

par Bertrand Brunie, membre de La Corrèze en partage, ingénieur.

Issu d’un milieu très humble, Léon Eyrolles surmonte des origines difficiles pour tracer sa voie grâce au travail et à une détermination hors du commun. Bâtisseur visionnaire, pédagogue engagé et homme public influent, il incarne une ascension sociale exemplaire fondée sur le mérite, le savoir et la volonté de démocratiser l’éducation.

Léon Eyrolles

L’enfance corrézienne : 1861-1887

Léon Eyrolles nait à Tulle le 14 décembre 1861, rue de la Barrussie. Aucun homme n’a voulu reconnaître l’enfant. Sa mère est employée de maison, analphabète. La légende familiale indique que le nom de famille viendrait du village d’Eyrolles, entre la commune de Laguenne, et celle de Sainte-Fortunade.

Son petit fils, Serge Eyrolles, pense que le père biologique de Léon était certainement le patron d’Anna. On peut croire que son patron aidera financièrement la mère de Léon et peut-être veillera à sa scolarisation.

Léon a-t-il vraiment reçu une instruction primaire complète, a-t-il aussi été élève du collège de Tulle ? Une notice de 1936 précise qu’il a dû soutenir sa mère (il était enfant unique). Cela ne plaide pas pour l’hypothèse d’études très longues. En 1880, Léon est reçu à l’examen de conducteur des Ponts et Chaussées. On peut supposer que cet examen a été préparé alors qu’il travaillait déjà.

Avec l’industrialisation, les besoins en infrastructures de transport sont devenus immenses. L’école des Ponts a dû s’adapter. En étendant son domaine de formation aux infrastructures portuaires et ferroviaires, et en créant une formation d’un niveau inférieur à celui des ingénieurs. L’école des Ponts est pratiquement la seule à former des conducteurs et des ingénieurs de la construction. Et encore, elle prépare plutôt aux métiers de la maîtrise d’ouvrage qu’à ceux de l’entreprise ou de la maîtrise d’œuvre.

Par ailleurs, la formation d’ingénieur reste encore très largement l’apanage des étudiants issus des classes sociales les plus aisées. Ces aspects-là sont fondamentaux, car ce sont ceux qui vont d’abord initier la réflexion de Léon Eyrolles, et ensuite guider son action.

L’auteur n’a pas trouvé trace du parcours militaire de Léon Eyrolles. Il est de la classe 1881. Son premier poste sera tulliste. Nommé en 1882 conducteur de 4ème classe, il assure d’abord les fonctions de conducteur subdivisionnaire, puis celles de chef de bureau de l’ingénieur ordinaire à partir de 1885. Le soir, Léon se prépare au concours d’Ingénieur des Ponts et Chaussées.

Paris et l’ascension sociale : 1887-1906 

C‘est à Paris qu’il s’initie à l’enseignement. Arrivé sur place, son esprit de camaraderie le conduit à aider des collègues désireux de présenter l’examen de conducteur de travaux des Ponts et Chaussées. Il anime « dans un but de solidarité et d’entraide » une société d’étudiants Limousins : Le Galetou

En 1891, il crée sa première entreprise : « L’École chez soi », école de préparation au concours d’entrée de conducteur des Ponts et Chaussées et ses premiers clients sont au nombre de 4. Sa vocation de pédagogue s’incarne.

Un des 4 premiers élèves pionniers est muté en province avant de passer le concours. Léon décide alors de lui envoyer les leçons et les exercices d’application afin qu’il bénéficie des mêmes enseignements que ses camarades. L’élève renvoie les exercices faits et Léon retourne enfin le travail corrigé et annoté.

Le bouche-à-oreille fait que les candidats affluent aux préparations aux cours de Léon Eyrolles. En 1892, quinze élèves participent au programme. Léon travaille seul en plus de son activité salariée. Il enseigne le soir et le dimanche matin, corrige, ronéotype, écrit. Les cours par correspondance deviennent partie intégrante de « l’École chez Soi ». Rien d’étonnant à ce que ses collègues de travail le retrouvent évanoui un beau jour.

1893 : 40 élèves sont inscrits chez Léon Eyrolles aux cours de préparation au concours. Méthodique, Léon a créé des fiches et des exercices pour chaque matière.

Pour satisfaire la demande provinciale, Léon doit commencer à rédiger, imprimer les cours et exercices, les envoyer par la poste aux intéressés et en retourner les corrections. L’enseignement technique par correspondance tient son fondateur : Léon Eyrolles.

Programmes de la Librairie de l’Énseignement Technique par Léon Eyrolles, éditeur

Léon s’implante professionnellement dans Paris et devient membre actif de plusieurs amicales et sociétés, dont notamment celle des Ingénieurs civils de France (SICF) en 1893. Cette appartenance lui confère alors le titre d’ingénieur civil et de « professeur de mathématiques appliquées à l’art de l’ingénieur ».

En 1894, il est admis conducteur de 2ème classe. Pour la première fois, plus de cent élèves sont inscrits à l’école chez soi. 1896 : Léon Eyrolles reçoit le titre d’officier d’Académie, équivalent de l’actuel grade de chevalier des Palmes académiques : une première reconnaissance de la valeur de son œuvre pédagogique. 1898 : 454 élèves – 1899 : 687 élèves.

Le virage décisif se fait en 1898. Léon démissionne de ses fonctions de conducteur et loue dans le 6ème arrondissement de la capitale, un petit immeuble, à l’angle de la rue Thénard et de la rue du Sommerard. L’Ecole Spéciale des Travaux Publics s’installe là pour plus de 100 années.

Les candidats affluent toujours plus nombreux. En 1900, le millier d’élèves est dépassé. Une préparation au diplôme d’ingénieur se met en place. Alors même que la révolution industrielle a créé les premiers majors du BTP français, les entrepreneurs peinent à trouver des encadrants compétents et, dans la plupart des cas, doivent former eux-mêmes leurs ouvriers ou chefs de chantier le plus prometteurs.

En créant l’École chez soi puis l’ESTP, Léon Eyrolles a fait coup double : il démocratise l’accès aux diplômes d’ingénieur, à la fois par la possibilité d’enseignement à distance, et par les préparations en cours du soir et il vient combler un vide criant, celui des formations de techniciens, conducteurs et ingénieurs destinés aux entreprises de construction privées, et non à la maîtrise d’ouvrage.

En 1901, Léon reçoit la Légion d’Honneur « Pour avoir rendu des services signalés pour l’instruction professionnelle des Ponts et Chaussées et des Mines ».

Avec le soutien des pouvoirs publics et de la profession, il achète un vaste terrain à Cachan vers 1902, pour y installer des ateliers nécessaires aux épreuves pratiques et bientôt un internat. La ligne de tramway Paris-Antony inaugurée en 1893 passe par Arcueil-Cachan. C’est un coup de génie. Aucune autre école d’ingénieur n’a à cette époque d’exutoire vers la banlieue et elles restent cadenassées dans Paris intra-muros. Les cours magistraux restent dispensés rue du Sommerard.

La « maison de famille » ESTP Cachan

1903 : Léon Eyrolles est fait chevalier de l’instruction publique, équivalent de l’actuel grade d’officier des Palmes académiques.

1904, les travaux de construction de l’école à Cachan s’achèvent. Les installations pour les étudiants sont inédites. Chaque chambre a son cabinet de toilette, l’eau courante, l’électricité, une armoire. Léon a voulu un espace moderne à la pointe du progrès en termes d’enseignement technique et de confort.

Naissance d’une famille, les grands bonheurs et les grands malheurs : 1906-1918

1906 : Léon se marie le 28 avril. Une consécration.

Son épouse, Cécile Fleurette Hertz, a 14 ans de moins que Léon. Cécile est née en 1875, dans une famille aisée de négociants joaillers. Juifs d’origine américano-allemande, les Hertz sont soit laïcs, soit convertis au catholicisme selon les sources. Pour Serge Eyrolles, sa grand-mère développe tous les talents : belle et brillante, elle parle couramment anglais, joue du piano, peint. Élève du peintre Eugène Carrière, Cécile expose dès 1903 au salon d’Automne, et se lancera même dans la photographie d’art.

Cécile Hertz Eyrolles (1875-1974)

Découvrez l’œuvre de Cécile Hertz-Eyrolles dans sa maison à Cachan : ici ( dans le cadre de la vente de ses oeuvres organisée par la maison de ventes aux enchères Leducq)

1909 : naissance de Marc, fils de Léon et Cécile et futur continuateur des activités de son père. En 1911, promotion au grade d’officier de la Légion d’Honneur.
1914 : Le début de la Grande Guerre. Non mobilisable (il est déjà âgé de 53 ans), on retrouve cependant Léon sur une photographie en uniforme de lieutenant de réserve. Il s’est « auto-mobilisé » et a offert ses services au ministre de la Guerre Alexandre Millerand via Albert Thomas, grand organisateur de la production d’armement pendant la grande guerre. Il est nommé cette année-là, Ingénieur en chef aux munitions.

Pendant la guerre, l’école tourne au ralenti. Les effectifs des promotions ont chuté vertigineusement. Tous les jeunes sont au front. Les classes sont squelettiques. Les élèves se couvrent de gloire au champ d’honneur, et tombent comme leurs frères d’armes.

L’homme public, serviteur de son pays et de sa ville : 1918-1939

1918 : le retour à la paix. Il faut repartir et pour Léon, peut-être en attendant que les élèves reprennent le chemin des salles de classe de la rue Thénard, c’est la création des Éditions de la Librairie de l’Enseignement Technique. En plus des supports écrits de son groupe d’enseignement, Eyrolles édite pour le CNAM, l’école supérieure des PTT, celle des chemins de fer. Une réussite commerciale pleine et entière.

Cette même année, Léon Eyrolles devient membre du Conseil supérieur de l’enseignement technique. Au-delà d’une consécration de son œuvre pédagogique, on peut y voir surtout une reconnaissance du bien-fondé d’un projet visionnaire en son temps : celui d’adapter en permanence l’enseignement technique aux besoins des industries au sein desquelles les étudiants sont appelés à travailler.

1920, Léon Eyrolles est promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur.

1921 : l’État reconnaît le diplôme d’ingénieur E.T.P.

1924 : aux élections municipales, Léon est élu conseiller à Cachan. Ce sera désormais et jusqu’à sa mort sa ville (une autre source indique qu’il fut conseiller dès 1905).

1925 : Décoration de l’ordre de l’étoile de Roumaine : officier

1929 : Léon devient maire de Cachan

La mairie de Cachan construite, comme le 55-59 boulevard St Germain, par les architectes Cholet et Mathon, inaugurée en 1935


1931 : président de la section Génie civil à l’exposition coloniale de Paris, commandeur de l’ordre de Saint-Sava (Yougoslavie), président de l’union des maires de la Seine. Léon Eyrolles, soixantenaire, est devenu une sommité de la construction en France, et un homme politique influent de la Seine (l’ancien département N°75, d’avant 1968).

1933 : Décoration au rang de Grand-croix de l’ordre du dragon de l’Annam. Distinction coloniale propre à l’Indochine française.

1934-1935 : Boulevard Saint-Germain, les architectes Chollet et Mathon proposent un immeuble de 7 étages en brique avec de larges baies vitrées pour abriter les futures salles de classe de l’ESTP. C’est leur projet qui est retenu.

L’ESTP boulevard Saint-Germain, et l’entrée à droite par la rue Thenard

La 2ème guerre mondiale et une dernière bataille : 1939-1945

Léon Eyrolles restera maire jusqu’en 1944. Au mois d’août de cette année, il est destitué et même brièvement emprisonné. On lui reproche d’être resté maire sous Pétain (les élus de l’opposition, lassés de son trop long exercice du pouvoir cachanais). Il en concevra une grande amertume et ne s’en remettra pas réellement. Il mourra le 3 décembre 1945, peu après sa fille Solange, qui décède en octobre.

Léon Eyrolles collabo ?
Si le discours officiel du directeur de l’école octogénaire auprès de ses élèves était on ne peut plus en ligne avec la doctrine de Vichy « mes enfants, il vous faut fournir (en ces temps de guerre et de privations) des efforts intensément… intenses », la réalité de son action révèle que l’humanisme profond de sa jeunesse ne s’était pas usé avec l’âge. Dès les premières mesures anti-juifs, Léon abrite ses enseignants israélites en leur procurant un emploi de professeur « à distance » à l’École chez soi. En 1943, il accepte la naissance du bureau des élèves, le BLOC E.T.P. qui deviendra un noyau de résistance actif. Les anciennes carrières accessibles sur les terrains de l’école et menant via les égouts et les catacombes à Denfert-Rochereau serviront de cache d’arme, de voie de transit sécurisé. Ce qui vaudra à l’école d’être décorée de la Croix de guerre en 1954 par René COTY, nouveau président de la République.

Pendant ce temps-là, son fils Marc sera fait prisonnier et ne reviendra de captivité qu’en 1945. En 1944, et sa femme Cécile sera arrêtée à Cachan, parce que ne portant pas l’étoile jaune. Léon, fou de rage, ira lui-même sur place exiger sa libération en se proposant de partir à sa place.


La méchanceté, la jalousie, et la bêtise peuvent parfois être sans limites. Ce n’est qu’en 1956 que les élus de Cachan reviendront sur cette disgrâce injuste, et que justice sera pleinement rendue à celui qui avait écrit :

« Je souhaite que, dans la société, il n’y ait plus dorénavant de barrières de races, de castes, de religions ; que s’effacent les classes, aussi bien la classe prolétarienne que la classe aristocratique ; que les personnes ne s’isolent plus en des collectivités abruptes, comme des îles et massifs montagneux défendus comme des châteaux forts ; en un mot que l’humanité se libère des classifications et des partis politiques et devienne enfin une grande famille pour l’homme. »

Bertrand Brunie, membre de La Corrèze en partage.

Note de l’auteur :
En proposant pour cette galerie de portraits d’exception une vie de Léon Eyrolles, j’aurais aimé exhumer la vie d’un enfant du pays, éternel nostalgique de sa terre natale… Un qui aurait eu des tableaux et des vaches en photos dans son petit studio de la Montagne Sainte-Geneviève, et la Corrèze en cathéter… Et qui serait revenu, plein d’usage et raison vivre entre les siens le reste de son âge. Il n’en sera rien ou si peu… La vache avait dû être bien enragée sur les bords de la Donette il y a 170 ans

Pour en savoir plus

Sources, crédits et remerciements :

Serge Eyrolles, ancien directeur de l’ESTP, ancien président du groupe d’édition Eyrolles

Valérie Sarre (journaliste indépendante)

Hélène Vacher, André Guillerme :  l’essor de l’école Eyrolles au XXème siècle, classiques Garnier 2017.

Pour l’attribution de la croix de guerre à l’ESTP, le rôle du BLOC ETP, de Léon Eyrolles, j’invite le lecteur curieux à suivre le lien internet suivant : ici



Dans le cadre de l’initiative de La Corrèze en partage : Les Sucs de la Corrèze

À 908 m d’altitude, le Suc au May est l’un des plus beaux sommets de Corrèze. Son panorama embrasse le cirque de Freysselines, le plateau de Millevaches et, au loin, les monts du Cantal, du Sancy et du Dore. Symbole de hauteur et de mémoire, il fait écho à l’initiative Les Sucs de la Corrèze, qui rend hommage à des Corréziennes et Corréziens remarquables, parfois oubliés, et qui méritent de retrouver la lumière.