Colette de Jouvenel, une femme libre en terre corrézienne

Entre châteaux, vallées et villages de caractère, la Corrèze a vu naître des destins discrets mais essentiels. Colette de Jouvenel fait partie de ces femmes libres qui ont trouvé, sur cette terre de refuge et de résistance, la force de s’inventer loin des héritages encombrants et d’écrire leur propre histoire.

Née Colette Renée de Jouvenel des Ursins le 3 juillet 1913, elle fut journaliste, résistante et féministe. Fille de l’écrivaine Colette et du journaliste, diplomate et homme politique Henry de Jouvenel, elle grandit en grande partie en Corrèze, notamment au château de Castel-Novel, un lieu profondément lié à son histoire intime.

Colette de Jouvenel (enfant avec sa mère Colette), jeune femme engagée et journaliste de talent.

Une enfance corrézienne marquée par l’indépendance

Son enfance et son adolescence sont traversées par un sentiment d’abandon maternel, une scolarité chaotique et une difficulté à trouver sa place entre deux figures parentales hors normes. Surnommée Bel-Gazou par sa mère, Colette de Jouvenel développe très tôt une farouche indépendance d’esprit et une personnalité singulière, loin des chemins tracés.

Chercher sa voie, hors de l’ombre maternelle

Jeune adulte, elle tente plusieurs expériences professionnelles, notamment dans le cinéma, où elle travaille comme assistante de réalisation sur des films liés à l’œuvre de sa mère. Un mariage bref et malheureux, suivi de la mort de son père, marque un tournant décisif : elle affirme alors son identité personnelle et affective et exerce le métier de décoratrice d’intérieur jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

La Corrèze, terre de refuge et de Résistance

Dès 1940, elle s’installe en Corrèze, au château de Curemonte, où elle accueille de nombreux réfugiés fuyant l’avancée allemande. Elle s’engage rapidement dans la Résistance : réseaux de ravitaillement, aide aux personnes traquées, participation au sauvetage d’enfants juifs.
La découverte du village martyr d’Oradour-sur-Glane la marquera à jamais.

Après la Libération, sa notoriété locale la conduit à occuper des fonctions sociales et municipales, et à s’engager activement pour la reconstruction de sa région ainsi que pour la place des femmes dans la vie publique.

Une grande plume du journalisme d’après-guerre

La guerre agit comme un révélateur. Dès 1944, Colette de Jouvenel publie des articles puissants sur la déportation et la découverte des camps nazis. Son reportage « Été allemand » lui apporte une reconnaissance nationale : sa voix journalistique s’impose, indépendante de la célébrité maternelle. Féministe convaincue, elle défend avec constance l’égalité entre les femmes et les hommes.

Si sa plume est audacieuse, elle reste parfois source de tensions, y compris avec sa mère. De nombreux textes, remarquables par leur force et leur style, ne seront pourtant jamais publiés.

Héritage et mémoire

Après la disparition de sa mère, Colette de Jouvenel s’attache avec constance à préserver et transmettre son œuvre. Elle participe à la création des Cahiers Colette, œuvre à la reconnaissance officielle de son héritage, notamment avec l’attribution du nom de place Colette à Paris, et poursuit un patient travail de mémoire.

Elle décède le 16 septembre 1981 à Créteil à l’age de 68 ans, laissant l’image d’une femme libre, engagée et profondément enracinée en Corrèze. Elle repose aujourd’hui à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, aux côtés de sa mère, l’écrivaine Sidonie Gabrielle Colette (1873-1954).

« Être la fille de deux fortes personnalités n’est pas une chose facile à vivre », écrivait Colette. Sa fille transforma cette épreuve en force : une vie de résistance, d’écriture et d’émancipation.

Interrogée vers la fin de sa vie sur ce que signifiait, pour elle, d’avoir eu une mère si célèbre, Colette de Jouvenel répondit avec une simplicité saisissante : « Il faut toute une vie pour s’en remettre. »

Pour aller plus loin

La figure de Colette de Jouvenel fait aujourd’hui l’objet d’une biographie de référence : Colette de Jouvenel, courage et résistance, signée par François Soustre.

S’appuyant sur de nombreux documents inédits, notes personnelles, poèmes, contes, correspondances, articles et photographies en couleur, l’auteur propose une lecture sensible et approfondie du destin de cette femme longtemps restée dans l’ombre de la célébrité maternelle. L’ouvrage met en lumière son ancrage corrézien, son engagement dans la Résistance, sa plume journalistique audacieuse et sa réflexion sur la condition féminine, loin des cercles parisiens.

Publié aux Éditions Cent Mille Milliards, Colette de Jouvenel, courage et résistance (224 pages, octobre 2025), préface de Samia Bordji, constitue une contribution essentielle à la mémoire culturelle, historique et humaine de la Corrèze.

FRANÇOIS SOUSTRE est né en Corrèze. Il est antiquaire. Il est l’auteur de Marguerite Moreno, la parfaite amie de Colette (Editions Mon Limousin, 2023), La nuit en bleu. cabaret Michou, l’esprit d’un mythe, avec Sylvain Dufour (Editions Le Cherche Midi, 2021) et de Michou, Prince bleu de Montmartre, avec Michou (Editions Le Cherche Midi, 2017).

Dans le cadre de l’initiative de la Corrèze en partage : Les Sucs de la Corrèze

À 908 m d’altitude, le Suc au May est l’un des plus beaux sommets de Corrèze. Son panorama embrasse le cirque de Freysselines, le plateau de Millevaches et, au loin, les monts du Cantal, du Sancy et du Dore. Symbole de hauteur et de mémoire, il fait écho à l’initiative Les Sucs de la Corrèze, qui rend hommage à des Corréziennes et Corréziens remarquables, parfois oubliés, et qui méritent de retrouver la lumière.